La toile fut exécutée entre la fin de 1902 et 1903.
L'image du Christ s'écarte du modèle courant : le visage rappelle tout
à fait celui du saint Suaire ; les yeux semblent scruter en profondeur
l'observateur ; la tête est ceinte d'une double auréole, l'une
représentant une couronne d'épines, et l'autre, ornée de trois lis,
portant l'inscription Misericordiam volo.
Ce tableau, quand on le contemple, évoque deux attitudes de Jésus : la
douceur et la majesté, toutes deux intimement liées. En outre, par un
geste de la main, Jésus indique son flanc transpercé, et la déchirure
de la tunique a presque la forme d'un coeur.
Jésus
se présente ainsi, comme pour accomplir la prophétie de Zacharie : "Ils
regarderont celui qu'ils ont transpercé" (Jn 19,37). C'est la blessure
à son côté qui révèle l'Amour Infini du Coeur du Christ et qui devient
la source de sa Miséricorde.
Ce qu'a écrit soeur Louise-Marguerite résume bien ce qui l'a inspirée pour ce tableau :
«Un
jour, prosternée aux pieds de Jésus, je l'appelais l'unique bien de mon
âme, le souverain amour de mon coeur, le trésor infini de toutes les
richesses, et je finis par lui dire : "Mon Jésus, comment voulez-vous
que je vous appelle ?"- Et Il m'a répondu : -Appelle-moi : la
Miséricorde !". O ma douce Miséricorde, o Jésus, mort d'amour sur cette
Croix, faites que, ramenés à vous par l'attrait de votre Miséricorde,
nous vivions de votre amour et pour votre amour !» !.
Diario, Vendredi Saint 13 avril 1900.
On
notera encore un détail particulier : l'image traduit la majesté du
"pontife éternel", du "divin sacrificateur", qui, de son flanc béant,
continue à répandre sur l'humanité, et en particulier sur les prêtres,
les "ondes vivifiantes de l'Amour Infini". La lance a transpercé le
côté droit, ce qui renvoie de manière évidente à la vision du prophète
Ezéchiel (chap. 47). Le Christ est à la fois "grand prêtre" (He 4,14)
et "Sanctuaire" (Jn 2,21). L'eau qui apporte le salut jaillit de
dessous le côté droit du Sanctuaire, et grossit pour devenir "un
fleuve" qui, partout où il pénètre, produit de la vie en abondance.
Vue
sous cet éclairage, la blessure au côté se révèle être aussi "la porte"
(Jn 10,7) pour entrer dans le Sanctuaire, obtenir "miséricorde et
trouver grâce" (He 4,16).
Un
magnifique commentaire de cette représentation est apporté par cette
page de soeur Louise-Marguerite méditant la parabole du fils prodigue :
une exaltation de l'Amour miséricordieux de Dieu, qui se manifeste dans
la personne du Christ :
«J'ai
médité sur l'enfant prodigue. Oh ! la douce et suave méditation ! Cette
parabole est une image exquise, tracée par la main de Jésus lui-même,
de la Miséricorde Infinie du Coeur de Dieu. Qu'il est bon d'en
détailler tous les traits et d'en voir les divines beautés !
Dieu
est Amour. Il est l'Amour Infini. Cet Amour Infini, cette essence
divine en elle-même n'a point de forme. C'est une vaste mer que rien ne
circonscrit, une lumière qui n'est bornée par nul obstacle ; mais en
dehors de lui-même, l'Amour Infini prend diverses formes, afin que nous
le puissions connaître. Une des formes de l'Amour, la plus attrayante
pour nos âmes pécheresses, c'est bien cette forme divine de la
Miséricorde. La Miséricorde, c'est une forme de l'Amour appropriée à
nous pécheurs, mais c'est l'Amour vraiment, l'Amour Infini toujours le
même, incréé, éternellement vivant et opérant.[...]. L'Amour Infini est
Créateur, Médiateur, Rédempteur, Illuminateur et Glorificateur. [...]
La Miséricorde est créatrice en ce qu'elle crée dans l'âme repentie une
pureté nouvelle. Elle est médiatrice en ce qu'elle s'entremet entre le
péché et la justice divine et qu'elle rapproche l'Amour repentant de
l'Amour pardonnant. Elle est rédemptrice en ce qu'elle rachète l'âme du
péché et la délivre en la purifiant.
Elle est illuminatrice en ce qu'elle, et elle seule, éclaire en même
temps et fait voir à la fois et la misère du pécheur et la bonté de
Dieu. Elle est glorificatrice enfin parce que c'est elle qui donne le
ciel aux âmes, et par leur salut la gloire à Dieu».
ibid., octobre 1905 (après la note du 3 octobre),
Une
fois le tableau terminé, soeur Louise-Marguerite le remit à sa mère,
saisie d'admiration devant l'œuvre de sa fille. Comme il lui semblait
que c'eût été presque une profanation de le suspendre dans son salon au
milieu d'autres peintures profanes, elle décida de le conserver, telle
une relique, dans un coffre à double fond.