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  Coeur de Jésus : L'Amour Infini

Pour présenter l’Amour infini, nous donnons un extrait de la traduction française du livre de Pier Giorgio Debernardi, de la page 341 à 355 :

"L'Amour, résumé de toute la théologie"

Soeur Louise-Marguerite continue à être directement instruite par le Seigneur pendant la prière et ce qu'elle entend et comprend s'imprime dans son esprit et enflamme son coeur. L'objet de sa contemplation, principalement à partir de 1900, n'est pas autre chose que cette vérité suprême de la foi ecclésiale, résumant toute la théologie : Dieu est Amour.

Le mystique reste en extase quand il contemple ce mystère ; il vit dans tout son être cette parole de l'apôtre Jean : "Qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui" (I Jn 4,16), éprouvant le bonheur intense d'être possédé par le Seigneur.

Le 4 janvier 1900, soeur Louise-Marguerite entend ce que Jésus lui demande :

«Il y en a qui ne m'aiment pas, mais toi, ne veux-tu pas m'aimer ?»,

et elle se sent puissamment attirée et unie à lui, même par les sens ; elle s'abîme tellement en Dieu qu'il lui faut de grands efforts pour faire les gestes rituels que requiert la participation à la messe. Cette union lui apporte une paix indescriptible :

«Que cette possession de Dieu est douce à l'âme ! un quart d'heure de ce divin état vaut mieux que mille années de bonheur terrestre. Dieu remplit l'âme au-dedans, Il l'enveloppe au-dehors, il la pénètre dans toutes les parties de son être ; Il possède l'âme et l'âme possède son Dieu. Tout se fait maintenant pour moi dans un repos et une paix inexplicables ; autrefois, dans ces moments de grâce et d'union, mon âme jouissait mais souffrait aussi, elle s'élançait et désirait et jetait mes sens extérieurs dans la défaillance ; maintenant les effets de l'union sont tout autres : c'est comme une possession tranquille, une jouissance infiniment pure et dégagée, une satisfaction absolue de tous désirs, de tous besoins» ?.
Diario, 4 janvier 1900

Etre toute à Dieu, vivre d'amour et pour l'amour dans la douceur et l'humilité, telle est la vraie vocation de la Visitation :


«Plus nous nous enfonçons dans notre néant, plus nous pénétrons profondément dans les abîmes de l'Amour Infini, plus nous sommes charitables et doux, plus le Coeur Sacré se dilate pour nous recevoir et nous aimer ; plus nous faisons de sacrifices à Dieu, plus Il nous donne de lui-même».
Ibid.

Puis soeur Louise-Marguerite se livre à un acte de foi en Dieu Amour :


« Nous ne connaissons pas Dieu ! Dieu est Amour, et nous ne le savons pas. Quand Il nous frappe par un coup douloureux, il y a parfois de l’étonnement d'abord ; puis nous reconnaissons sa puissance ; nous nous inclinons devant elle, mais nous ne pensons pas à son amour. Et cependant si l’on pouvait dire que quelque chose eût précédé en Dieu, en qui tout est éternel, je dirais qu'avant d'être puissant, avant d'être sage, avant d'être juste et bon, Dieu était déjà l'Amour ; et sans doute on peut le dire, car avant d'avoir agi sur le néant, Il n'avait pas montré la totalité de sa puissance ; avant d'avoir créé l'ange et l'homme et formé les mondes, Il n'avait pas découvert toute sa merveilleuse Sagesse ; avant qu'il eût formé des créatures inférieures vers lesquelles Il pût s'incliner, Il n'avait pas manifesté toute la grandeur de sa Bonté ; avant que le mal existe, Il n'avait pas exercé la plénitude de sa Justice. Et Il était déjà l'Amour ! Rien en Dieu n'était avant l'Amour et l'Amour était avant toutes choses.
Quand mon âme contemple ces divins mystères, elle tombe en adoration. O Dieu Amour !... si nous savions bien cela, si nous remontions toujours, sans hésitation et comme par un premier mouvement vers vous, vous, la source unique des êtres ; vous, la Vie unique, le mouvement unique ! Nous avons la foi peut-être, mais nous croyons en un Dieu qui n'est que puissance et justice. Nous ne croyons pas en vous ; vous, vous êtes l'Amour ! pas un amour faible, impuissant et mol, oh ! non... O Dieu Amour, je sais que vous sentez l'injure, je sais que vous êtes puissant pour la venger, je sais que la justice éclate dans vos œuvres, mais je sais aussi que la miséricorde la domine»
.
Ibid. 1900 (première note non datée).

La contemplation de l'Amour de Dieu amène notre soeur à souffrir de voir tant d'âmes éloignées de cet Amour. Le désir de la réparation et de la pénitence est, pour les pécheurs, en étroite connexion avec la théologie de l'Amour :

«Ce qui manque aux détresses du Christ, je l'achève dans ma chair » (Col 1,24).

Le Vendredi Saint de l'année 1900, soeur Louise-Marguerite écrit cette très belle page sur la Miséricorde divine. Elle contemple la Croix ; dans un élan d'amour très intense, elle voudrait en détacher le corps du Crucifié, le prendre dans ses bras, poser ses lèvres sur chacune de ses plaies et les cicatriser sous ses baisers. Elle comprend aussi qu'il n'y a qu'une chose qui compte : le désir du Coeur de Jésus :

«Il veut que l'Amour se répande, qu'il embrase le monde et qu'il le renouvelle ! Ce n'est plus par les eaux d'un nouveau déluge que Dieu veut purifier et régénérer la terre, mais par le feu. Les esprits et les volontés se sont dévoyés ; le monde qui doit être purifié, c'est surtout celui des intelligences et des âmes ; c'est pourquoi le feu que Dieu veut employer est un feu tout spi­rituel. Il faut que l'Amour et la Miséricorde soient prêchés à toute créature, car le Coeur de Dieu a un immense désir de pardonner : pour peu qu'il voie d'amour dans un coeur, pour répondre au sien, il pardonne. Mon âme souffre d'étranges douleurs en voyant l'indifférence et la froideur de la plupart des chrétiens, et le peu de correspondance que l'amour de Dieu trouve dans le coeur de ses créatures ; mais qu'elle souffre aussi de pouvoir elle-même si peu aimer ce qu'elle voit être si aimable et si désireux d'amour !».
Ibid., Vendredi Saint, 13 avril 1900.

De même en 1901 le Diario contient des réflexions et des paroles qui approfondissent la vérité de Dieu Amour, avec un crescendo atteignant son maximum dans les pages où elle décrit sa vision dite "des abîmes". Soeur Louise-Marguerite vit très intensément la spiritualité esquissée par saint François de Sales dans sa préface du Traité de l'Amour de Dieu : "Tout est à l'amour, en l'amour, pour l'amour et d'amour en la sainte Eglise". L'histoire de la Visitation est riche de ces âmes auxquelles le Seigneur a confié des messages, spécialement pour faire savoir combien Dieu aime le monde ; il suffit de citer Marguerite-Marie Alacoque, Anne-Marie Rosset, Anne-Madeleine Rémusat, J. Benigna Goyez et Marie de Sales Chappuis. Elle pense à ces religieuses quand elle écrit :

«Les âmes que Dieu aime entre toutes, ce sont les âmes simples qui n'ont qu'un seul désir, celui de lui plaire, une seule tendance, celle d'aller à lui et de s'unir à lui. [.,.]
Dieu, qui est l'Amour Infini, aime à réfléchir dans les âmes ses perfections divines, la lumière de sa Vérité, la splendeur de sa Sagesse. L'âme simple est comme un miroir très pur, comme une eau parfaitement limpide, elle est apte à réfléchir en elle les clartés divines»
.
Ibid., 1901 (deuxième note non datée).

Mais dans cette note il se peut que soeur Louise-Marguerite parle aussi d'elle-même et de ses propres expériences ; elle transpose dans ces images ce qu'elle vit dans ses moments de très intense union avec le Seigneur. Comme dans ce souvenir, rapporté dans le Diario, d'un soir de l'été 1901 : assise dans le cloître, elle souffrait à la pensée du mal qui, telle la marée, cherche à submerger le monde et l'humanité ; elle fixait le ciel qui, en cette fin de journée, était d'un azur pur et profond, et, dans son esprit tendu vers l'infini,
des questions jaillissaient :

«O Dieu, me disais-je, quand pourrai-je aller jusqu'à vous ? Quand la mort sera-t-elle absorbée par la Vie, les ténèbres par la Lumière, le mal, l'envie, les haines, par l'Amour ! O Amour Infini, source de Vie, aliment divin des âmes ! quand me désaltérerai-je et me rassasierai-je pleinement de vous ? Mon Dieu, j'ai faim de vous, de votre Pureté sans tache, de votre Lumière sans ombre, de votre Justice sans compromission, de votre Eternité sans fin. J'ai faim de votre Amour, si ardent, si pur, si fidèle, si miséricordieux et si fort. De vous, mon Dieu, de vous, tel que vous êtes !».
Ibid., 1901 (après la note du 13 mai 1901)

Pour soeur Louise-Marguerite, elle aussi, se réalisent les paroles de saint Paul : "Qui nous séparera de l'amour du Christ ?" (Rm 8,35), et sa réponse est qu'aucune créature ni aucune force ou domination ne peuvent la séparer de cet Amour : c'est en lui qu'elle vît, qu'elle respire, qu'elle se meut.
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"Saisie de vertige au bord d'un gouffre d'amour"

Elle fait sa retraite annuelle du 23 août au 1er septembre 1901. Dans sa méditation, elle se répète plusieurs fois qu'il faut aimer Dieu avec toute son âme et aller à lui avec tout son être. Sa pensée court après cette idée, qu'elle voit comme la raison d'être, inspiratrice et unificatrice, de toute son existence. Elle conclut sa retraite par une hymne de louange à l'Amour Infini :

« Je vois Dieu, immense, profond, élevé, sublime ; et de l'océan d'Amour Infini, qui est en lui, une imperceptible goutte s'épanche. C'est mon âme. Et toutes les puissances, toutes les facultés, toutes les lumières, tous les dons, toutes les grâces qui constituent l'être de mon âme, qui sont et sa forme et sa vie, que sont-ils ? sinon un écoulement divin ; mon âme, émanée de Dieu, vivant de Dieu, doit un jour être éternellement perdue, abîmée en Dieu. Je sens l'Amour Infini qui m'entoure, qui me soutient, vie de ma vie, raison de mon être, qui non seulement m'a produite par sa divine fécondité, mais qui, pour ainsi dire, me recrée de nouveau à chaque moment, en conservant mon être. Cette connaissance de l'entière, de l'intime possession de Dieu, produit en moi un sentiment infiniment doux, très délicat et très pur, très fort aussi, qui n'est, il me semble, ni de l'adoration, ni de l'amour, ni de la confiance, ni du respect, mais un sentiment composé de tout ce que ceux-là ont de plus délicat et de plus fort. C'est quelque chose d'indéfinissable que je ne sais rendre par aucun terme, et que mon ignorance ne peut expliquer, repos sacré, amour paisible, abandonné, confiance sans borne.
Je me sens si petite et Dieu si grand, mais ce Dieu si grand, penché avec amour vers sa créature, libéral jusqu'à l'excès et contenant en soi des pro­fondeurs de miséricorde, des abîmes d'amour que mon âme sent, qu'elle savoure, dans lesquels elle se perd. Je ne sais si je vais à Dieu avec toute mon âme, mais je sens Dieu qui pénètre en moi par toute mon âme ; je le sens parfois envahir mon être de tous côtés, Il envahit mon intelligence par de divines clartés, Il pénètre dans mon coeur par des ardeurs brûlantes, Il se jette dans ma volonté et l'entraîne vers lui. Et cependant, toujours le péché vit en moi !».

ibid., 1901 (après la note de la retraite 23 août-1er septembre 1901).

Soeur Louise-Marguerite a reçu en don une faculté toute spéciale de saisir le mystère divin, non pas en s'aidant du raisonnement, mais en y voyant une vivante réalité qui affecte sa propre vie. Comme tous les mystiques, elle s'exprime à travers des symboles imagés. Le 27 octobre, pendant la prière, elle reçoit une grâce extraordinaire d'union avec Jésus, contemplé dans le mystère de sa Passion. Elle sent en elle un désir très puissant de posséder le Seigneur : "J'avais une soif ardente de trouver Notre Seigneur et de m'unir à lui", écrit-elle. Le Seigneur lui fait com­prendre qu'il est là et qu'il la possède déjà. Voici, rapporté dans le Diario, le souvenir de ce qu'elle a vécu :

« Je lui demandais pourquoi je souffrais dans le désir de le posséder, tandis qu'il était en ma possession. Et Il me fit entendre que ce n'était pas le désir de le posséder qui me faisait souffrir, mais seulement le désir de goûter plus à loisir la douceur de sa présence, ce que la diversité des soins qui partagent mon temps ne me permet pas de faire.
Renfermée dans mon âme avec lui seul, je l'adorais et mettais en oubli toutes choses ; et lui, Jésus, l'unique, Dieu et homme, avec une incomparable ten­dresse, me découvrant la plaie d'amour de son sacré Côté, me dit : "Comme la mère allaite son petit enfant de sa propre substance, ainsi je veux te nourrir de mon sang et de ma divinité". Et posant mes lèvres, - mon Dieu, l'ai-je osé faire ? - oui, j'ai posé mes lèvres sur cette plaie saignante et je suis restée là, me nourrissant d'amour, dans une incompréhensible paix. Et je voyais, j'adorais, j'aimais. Je voyais Dieu, grand, immense, très haut, la pauvre créature pécheresse, atome, néant, très bas : et l'Amour, l'Amour Infini comblant l'abîme et rapprochant les distances en Jésus. Et Jésus, le terme vivant de ce rapprochement, Jésus, l"embrassement vivant de la divinité et de l'humanité, Jésus à moi, moi à Jésus».

ibid., 28 octobre 1901. Comment ne pas rappeler un fait analogue concernant sainte Marguerite-Marie Alacoque ? Elle-même en fait le récit : « Car la nuit ensuite [...], Il me tint bien environ deux ou trois heures la bouche collée sur la plaie de son sacré Coeur. Et il me serait bien difficile de pouvoir exprimer ce que je sentais alors, ni les effets que cette grâce produisit dans mon âme et dans mon cœur » (Sainte Marguerite-Marie Alacoque, Sa vie par elle-même, Texte authentique. Paris-Fribourg 1993, p. 100).

Immédiatement après cette note du 28 octobre, le Diario contient une expérience singulière - une vision intellectuelle - faite de paroles et d'images entendues et vues pendant la prière, et habituellement appelée "la vision des abîmes".

C'est l'histoire de notre salut, à la lumière de la vérité de Dieu Amour : depuis la création, puis l'alliance, jusqu'à la rédemption et à son accom­plissement dans l'éternité. Soeur Louise-Marguerite sentait résonner en elle "de si suaves et si fortes impressions" qu'elle voulut mettre par écrit tout ce qu'elle entendait et voyait :

« Je voyais devant moi un abîme immense, si vaste qu'aucun regard humain ne pouvait le sonder : c'était l'Amour Créateur.
L'Amour Infini avait eu besoin de se répandre au-dehors de lui-même, et Il avait résolu la création de l'homme afin de pouvoir s'écouler en lui, et comme une jeune mère prépare avec amour de ses propres mains le berceau de l'enfant qu'elle va mettre au monde, comme elle s'efforce de le rendre non seulement doux et commode mais aussi gracieux et riant, ainsi Dieu, qui devait être à la fois père et mère, prépara avec amour le berceau de l'homme, l'univers, se plaisant à l'orner et à l'enrichir de tout ce qui pouvait servir à l’utilité, au service et à la joie de sa créature aimée. Parfois Dieu s'arrêtait dans son œuvre, et Il considérait ce qui était déjà fait ; Il voyait si rien n'y manquait et Il trouvait que c'était bien. Enfin, quand le grand palais de l'univers fut disposé à recevoir l'hôte royal pour qui il avait été préparé, Dieu créa l'homme, et c'est là que l'Amour Infini se complut.

Alors je vis un autre abîme. L'homme avait péché, il avait transgressé l'ordre de Dieu, et cette créature rebelle devait être punie. La Sainteté infinie récla­mait ses droits et la Justice allait anéantir cet être qui n'avait répondu aux libé­ralités de l'Amour Créateur que par la désobéissance et l'orgueil. Mais l'Amour, l'Amour Médiateur, se plaçant entre l'homme pécheur et Dieu outragé, creusa un profond abîme, et la Justice ne pouvait plus atteindre l'homme. Pendant de longs siècles, cet Amour Médiateur préserva la créature pécheresse des coups de la divine Justice ; Il conduisait les patriarches et se révélait à eux, Il parlait par les prophètes, Il conservait la vraie notion de Dieu, dans le peuple choisi, Il travaillait à préparer l'humanité tout entière pour l'œuvre de la Rédemption...

Un troisième abîme d'amour se faisait voir à moi si vaste, si profond, si incompréhensible, que seul un incompréhensible Amour pouvait l'expliquer. C'était l'Amour Rédempteur ! Le Verbe s'était incarné, Il avait visité la terre, Il avait découvert à l'homme les mystères cachés du salut, Il avait donné tout son sang, et, dans ce bain généreux, l'humanité coupable avait été lavée. Toute la vie de Jésus, toutes ses adorables immolations étaient là. L'Amour Prêtre avait offert l'Amour Victime ; le monde était racheté, la Justice divine désarmée ; la réconciliation définitive entre le Créateur et la créature avait eu lieu. Jésus était mort pour nous donner la vie ; ressuscité, Il avait achevé de former l'Eglise ; maintenant Il remontait vers son Père...

Un nouvel abîme d'amour m'apparaissait : c'était l'Amour Illuminateur ! L'Esprit Saint, l'Esprit de Dieu, l'Amour substantiel du Père et du Fils était descendu sur l'Eglise pour la féconder, comme Il avait auparavant fécondé le sein virginal de Marie. L'Eglise avait enfanté de nombreux enfants et l'Esprit continuait à l'illuminer ; les mystères étaient révélés plus clairement ; les âmes, échauffées par l'Amour, servaient Dieu comme Il voulait être servi, en esprit et en vérité ; la parole des apôtres, le sang des martyrs, les enseignements des docteurs, les décrets des conciles, ces lumières vivantes que sont les saints, venaient au moment voulu, suscités par l'Amour Illuminateur, pour compléter la merveilleuse parure de la divine Epouse du Christ...

Un cinquième abîme d'amour m'était montré ; les temps étaient accomplis ; de nouveaux cieux et une terre nouvelle avaient paru, et l'Amour Glorifîcateur allait couronner les élus ; rien ne manquait à la plénitude divine ; toutes les créatures étaient rentrées dans le sein du Père, et l'Amour, en les glorifiant, se glorifiait lui-même. Immense abîme, Il contenait tous les êtres ; comme un torrent de divines délices, Il inondait tous les bénis, et comme un feu consumant et vengeur, Il dévorait les maudits. L'Amour régnait en Maître souverain et incontesté, Il avait fait son œuvre, Il avait remporté la victoire, toute gloire lui était rendue.

Et j'aperçus encore un autre abîme dont nulle parole humaine ne saurait exprimer les proportions et qu'aucune intelligence créée n'a jamais mesuré. C'était l'Amour sans forme, l'Amour sans manifestations extérieures : c'était Dieu lui-même !
Prosternée au bord de cet insondable abîme mon âme adorait en silence, et il me semblait entendre une voix me dire : "L'Amour Infini enveloppe, pénètre et remplit toutes choses ;il est la source unique de la vie et de toute fécondité ; Il est le principe éternel des êtres et leur éternelle fin. Si tu veux posséder la Vie et n'être pas stérile, brise les liens qui t'attachent encore à toi-même et à la créature, et jette-toi dans cet abîme !».

Diario, 1901 (après la note du 28 octobre).

N'est-elle pas, cette page, d'une admirable beauté et, qui plus est, d'une simplicité enchanteresse ? Tout ce que Marguerite voit se déployer devant son esprit est ineffable, et pourtant elle reste, quant à elle, bien consciente que ce qu'elle écrit n'est qu'un balbutiement impropre à traduire l'immensité du mystère : Dieu sous sa forme trinitaire et dans toute la richesse de sa sainteté. La révélation de Dieu Amour est, en fait, l'apogée et le résumé de toute la Révélation.

Pendant quelques jours, soeur Louise-Marguerite continua à méditer sur ce thème et s'arrêta, en particulier, sur ce passage de l'épître de saint Paul aux Ephésiens : "Vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce que sont la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur... et vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance" (Ep 3,18-19). Les quatre mots qui expriment l'immensité de la charité de Dieu, latitudo, longitudo, sublimitas et profundum, la frappent de façon sin­gulière et l'aident à sonder les profondeurs de l'abîme de l'Amour Infini. Il en émerge de nouveau une page qui est parmi les plus belles écrites par soeur Louise-Marguerite :


« Latitudo : c'est qu'il embrasse la multitude des êtres ; pas une seule créature que l'Amour Infini ne berce entre ses bras ; pas une seule qu'il n'ait voulue, regardée, aimée, pas une qu'il n'ait dotée et pourvue de tout ce qui constitue sa forme et son existence. D'abord l'ange, pure créature, esprit immatériel, flamme de feu vivante. L'homme unissant en lui l'âme immortelle, les lumières de l'intelligence et de la raison à la forme matérielle d'un corps de chair ; créature admirable, enveloppant d'un voile passible [sic] et mortel une âme spirituelle, lumière créée, vivifiée par la vie divine. Puis l'animal, croissant et se multipliant sous la bénédiction de Dieu et guidé sûrement par l'instinct vers sa fin mortelle. L'arbre des forêts, sentant à chaque printemps une sève de vie monter dans son tronc séculaire et s'échapper en verdoyants bourgeons ; l'herbe des champs, ployant sous le vent qui l'incline et fleurissant à la gloire de son Créateur. Plus bas les corps inertes, recevant encore du principe divin leur forme et leur éclat...

Longitudo : c'est la durée sans limite de cet amour. Les créatures ont com­mencé à recevoir l'amour de Dieu un jour, et ce fut celui de leur création ; mais, en Dieu, l'amour pour la créature n'a pas eu de commencement. Il portait leur idée en lui-même dès l'éternité. Il les aimait donc bien avant de les avoir créées. Il les a aimées dès qu'il les eut connues dans sa pensée. Mais les a-t-il connues un jour ? N'a-t-il pas porté leur idéal en lui-même dès qu'il fut Dieu, et quand a-t-il commencé d'être Dieu ? Dès l'éternité sans commen­cement, l'Amour Infini a donc enveloppé les créatures. Cessera-t-il un jour de les aimer ? Jamais ! L'amour en Dieu est immuable et sans vicissitudes. Ce qu'il a aimé une fois, Il l'aime toujours, et si parfois Il frappe et s'il détruit, c'est toujours l'amour qui le guide. Il a aimé dès l'éternité ; Il aimera jusqu'à l'éternité.
Longitudo ! Qui mesurera la longueur de cet Amour Infini ? Qui lui posera un commencement et lui assignera un terme ? Longitudo ! Il a toujours aimé, Il aimera toujours éternellement !

Sublimitas : L'Amour Infini s'est élevé à d'incompréhensibles hauteurs. Il s'est élevé dans le Père, jusqu'à la génération du Verbe divin, Parole toute puissante, éternelle Sagesse, Fils unique, en tout égal à son Père. Il s'est élevé dans le Père et le Fils, jusqu'à la procession de l'Esprit Saint, principe de tout amour et de toute sainteté, Dieu comme le Père et le Fils. Il s'est élevé dans la Trinité divine jusqu'à former l'unité la plus parfaite, en sorte que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Amour, un seul Dieu unique en trois Personnes. Il s'est élevé dans ce Dieu unique jusqu'à l'idée de la création, jusqu'à l'accomplissement de ce grand œuvre, jusqu'aux libéralités divines dont les créatures ont été favorisées.
Cet Amour divin a paru dans sa sublimité lorsqu'il a rêvé l'Incarnation ; lorsque, après la chute de l'homme, Il a désarmé la justice ; lorsque, malgré les péchés incessants, Il a conservé sa miséricordieuse patience. Sublime a été cet amour, quand le Verbe s'est incarné, quand Il s'est fait enfant, pauvre, humilié, souffrant, quand Il a vécu parmi nous dans la simplicité, la bonté, le don de tout soi-même ; sublime, quand Il a agonisé dans le jardin à la vue de nos iniquités ; quand Il a paru enchaîné, flagellé, moqué, et crucifié ! Sublime, depuis la longueur des siècles, dans le tabernacle où Il s'enchaîne, dans le saint sacrifice où Il s'immole, dans l'Eucharistie où Il se fait notre nourriture. O sublimité de l'Amour Infini de Dieu, qui pourra s'élever jusqu'à vous pour vous comprendre ?

Profundum : Et qui pourra descendre aussi jusqu'à vos insondables pro­fondeurs ?
L'Amour Infini, ce merveilleux édifice, composé de la toute-puissance, de l'infinie Sagesse, de la souveraine Bonté, de l'invariable Justice, de la divine Miséricorde, du Bien absolu et de la Beauté parfaite, a des fondements si profonds que rien n'a jamais pu l'ébranler. Le temps qui détruit tout n'a rien pu contre lui ; le flot des iniquités humaines est venu se briser contre lui, comme la vague en fureur se brise au pied de la falaise de granit. L'éternité tout entière ne suffira pas à l'âme élue pour pénétrer jusqu'aux intimes profondeurs de cet abîme d'amour !
Profundum ! Allons au Coeur de Jésus : par la large ouverture que la lance lui a faite, regardons dans cet abîme de la Charité divine ; cherchons à en sonder la profondeur. Mais non, le vertige saisit l'âme devant ce gouffre d'amour ; il faut fermer les yeux, abandonner tout appui et se laisser tomber ; tomber, tomber sans fin dans ces divines profondeurs, sans chercher à comprendre, sans vouloir expliquer. L'Amour ne s'explique pas ! On le désire, on le veut, on le sent, on te goûte, on s'en enivre, on en vit, on en meurt, on ne le connaît pas ! O Profundum\».

ibid., 1901 (seconde note après celle du 28 octobre).

La vision "des abîmes" et la méditation sur la charité de Dieu présente dans le Coeur du Christ ne replient pas soeur Louise-Marguerite sur elle-même, comme si elle s'en contentait et s'isolait ainsi du monde ; au contraire, elle ouvre son esprit et son coeur pour comprendre comment l’Amour Infini est entré dans l'Histoire et en a fait une Histoire du salut et donc une Histoire de l'Amour. Tout s'explique à la lumière du mystère de l'Incarnation, de "Dieu qui a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique pour le sauver" (Jn 3, 16). L'Incarnation est un Donner et un Recevoir, de la part de Dieu et de la part de l'humanité : si l'humanité a besoin de l'Amour de Dieu, on peut sûrement dire que Dieu aussi a besoin de l'amour de ses créatures. Soeur Louise-Marguerite a compris cette vérité et l'exprime à sa manière dans ces termes :


«Souvent j'ai remarqué que Dieu prend un singulier plaisir à cela ;
Dieu a tant besoin d'amour !».


De même est-ce dans la logique de l'Incarnation que s'explique cette autre expression, fruit d'une maturité spirituelle désormais consolidée :

«Autrefois, pour me mortifier, je me serais détournée des créatures, maintenant ce n'est plus le mouvement que je reçois».

Elle a compris que sa vocation était de donner une voix à toutes les créatures, à tout l'univers, pour que, pr une multitude de voix, Dieu Amour soit aimé et glorifié :

«Il me semble que la création est comme un instrument de musique, une harpe ; si personne ne touche cette harpe, elle ne résonne pas ; il faut que le coeur de l'homme, comme un artiste habile, touche les cordes de cette harpe d'or ; alors un son harmonieux s'élève : c'est un hymne d'amour chanté par l'amour en l'honneur de l'Amour Infini».
Ibid., 1901 (troisième note après celle du 28 octobre).
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Le charisme et la mission

Le charisme est une grâce spéciale que le Seigneur accorde à un être pour le rendre apte à accomplir une mission déterminée au sein de l'Eglise. Il n'est jamais reçu pour soi-même, mais pour se mettre au service de son prochain. En outre, ce don est toujours accompagné, pour celui qui en est gratifié, d'incompréhensions et de souffrances.

1902 est l'année pendant laquelle le Seigneur révéla à notre soeur ce qu'elle devait dire aux prêtres et ce qu'il lui fallait réaliser pour leur sanctification. Depuis longtemps elle s'était préparée à cette mission et toutes ses expériences spirituelles s'étaient orientées vers cet instant. Il a été écrit que Dieu prépare longuement ses serviteurs et que ceux-ci se laissent préparer et façonner par lui comme la pierre sous le ciseau du statuaire. Il en est de même pour soeur Louise-Marguerite : elle comprend qu'elle doit entièrement s'abandonner à l'Amour Infini.

Dans une note de mars 1902, elle reproduit une conversation qu'elle a eue avec Jésus, en précisant toutefois que les paroles qu'elle lui met sur les lèvres ne sont pas de lui, mais sont celles qu'elle imagine que Jésus a pu lui dire : "Ce ne sont pas là tout à fait les paroles de Jésus, car cette fois aucune parole n'est venue sous la forme de parole humaine. J'ai traduit à peu près les divines impressions exprimant les pensées de Jésus". Cette conversation, d'une grande richesse, exprime cette vérité, que Dieu recherche la créature et veut se rapprocher d'elle en dépit de ses faiblesses, de sa misère et de ses péchés :

«Jésus, dis-moi, pourquoi ton Coeur renferme-t-il tant d'Amour et pourquoi l'épanches-tu ainsi sur ton indigne créature ? Et Jésus répond ; Mon Coeur est le tabernacle vivant de la Divinité, il la renferme dans sa plénitude et la divinité est Amour ; ne comprends-tu pas que l'Amour, toujours actif, comme un fleuve aux eaux abondantes, a besoin de s'écouler et de se précipiter ?
- Oui, l'Amour doit se répandre, mais pourquoi sur ma misère ?
- Ta misère m'attire, parce que je suis la Miséricorde ; ta faiblesse me captive, parce que moi, je suis le Tout-Puissant ; tes fautes me réclament, parce que moi, je suis le Pur et que je me suis sanctifié pour toi.
- Mon Jésus, mon Sauveur, que veux-tu donc de moi ?
- Aime-moi, et laisse-moi t'aimer. Laisse-moi verser dans ton coeur le débordement du mien. Laisse-moi faire de toi une créature si chérie de son Dieu que nul, en te voyant, ne puisse douter des empressements de l'Amour Infini pour l'homme.
- Jésus, pourquoi moi et pas une autre plus digne ?
- Pourquoi ? Parce que le souvenir de tes faiblesses et des ombres de ton passé, en te faisant connaître ton néant, t'empêcheront d'attribuer à ta propre vertu les prédilections de mon Coeur.
- O Jésus, dis-moi encore quels sont les désirs de ton Coeur ?
- Le monde se glace, l'égoïsme étreint les coeurs, les hommes se sont détournés du foyer de la Charité et ils pensent être éloignés de leur Dieu ; et cependant je suis là, Moi, l"Amour Infini, tout proche, et le sein de la Charité divine, gonflé d'amour, a besoin de s'ouvrir. Laisse-moi t'aimer, Marguerite, et par toi descendre vers le monde.
- Mon Jésus, que puis-je faire au monde, puisque j'en suis séparée ; comment pourrais-je t'y conduire, puisque je n'ai point de commerce avec lui ?
- Marguerite, ce mystère qui dépasse ton intelligence, je veux te l'expliquer, [...] Je prends des âmes, je les investis de moi-même, je continue ma Passion en elles, je les sépare des autres pour mon Œuvre, je leur découvre les mystères de mon Amour et de ma Miséricorde, et faisant d'elles comme des canaux purifiés, je verse par leur moyen sur le monde une affluence nouvelle de grâces et de pardons.
- Mon Sauveur, je suis à toi, fais de moi selon ta volonté !
- Oui, je prends possession de toi. Je fais de ton âme le canal de mon Amour Infini et, quoique obscure et cachée, elle fera mon Œuvre ; tout ce que je verse d'amour en toi ira au monde, mais n'en retiens rien, ne cherche jamais ton intérêt, mais le mien. Sois fidèle, et chéris la souffrance !».

Ibid., mars 1902.

Soeur Louise-Marguerite se sent désignée, sans n'avoir pourtant aucun mérite, pour être l'instrument du rayonnement de l'Amour Infini dans le monde. Elle réalisera, notamment à travers ce que le Seigneur lui révélera les mois suivants, que sa mission est d'appeler les prêtres à prendre conscience "des abîmes de la charité de Dieu et à en sonder les profondeurs".
(L. M. CLARET de la TOUCHE, Le Coeur de Jésus et le Prêtre, Turin 1982, p. 161 (Titre sous lequel a été réédité Le Sacré-Coeur et le Sacerdoce).

En mars et en avril 1902 le père Charrier vint à plusieurs reprises à la Visitation pour y prêcher. Les annales du monastère précisent que le thème de sa prédication était axé "sur le prix et sur le mérite de la souffrance".
Histoire du Monastère de la Visitation de Romans, Il, p. 186.

La neuvaine du Sacré-Coeur, du 28 mai au 6 juin, a été, en revanche, prêchée par le père A. Eymieux, orateur puissant, apologiste bien aguerri, mais surtout profond connaisseur de l'âme humaine. [Antonin Eymieux est né à Chamaret (Drôme) le 21 novembre 1861. Il entra à la Compagnie de Jésus et prononça ses premiers voeux le 20 novembre 1882. Pendant son ministère il se distingua surtout comme prédicateur, comme conférencier et comme directeur spirituel. Il est l'auteur des ouvrages suivants : Le gouvernement de soi-même ; La Providence et la guerre ; Les buts de guerre de la Providence ; La part des crovants dans les progrès de la science au XXe siècle. Il était capable d'enthousiasmer les âmes qu'il dirigeait, en les poussant à se dépasser dans une vie d'ascèse, surtout par la prédication de l'amour de Jésus Christ et pour Jésus Christ. Il est décédé à Marseille le 9 octobre 1933 (cf. J. PERCHAT, Le père Antonin Evmieux, le directeur, in Les Lettres de Fourvière, Lyon 1936,1, pp. 370-372)]. Les annales du monastère relatent également en détail le thème de cette neuvaine, centré tout entier sur le besoin d'aimer qu'éprouve la créature. Soeur Louise-Marguerite, si désireuse elle-même de se jeter "dans l'abîme" qu'est l'Amour Infini, avait le sentiment que ces paroles se rapportaient à elle. Dans le Diario, on trouve cette phrase le 30 mai :

«Je ne sais pourquoi depuis quelques jours je me sens attirée par l'Amour Infini plus que de coutume».

Elle poursuit ainsi :

«Il me semble par moments que mon coeur veut s'élancer hors de ma poitrine pour aller se joindre à ce divin Amour. Je souffre aussi, comme je ne l'avais pas fait depuis longtemps, des pieds, des mains et de la douleur au côté droit ; c'est doux et douloureux pourtant, mais cet état de souffrance et ce désir ardent, qui me jettent vers l'Amour, répandent dans mon âme une suavité si grande, une paix si entière que cela est comme un petit commencement du ciel».
Diario, 30 mai 1902.

Le Seigneur prenait totalement possession de sa vie, de son corps et de son esprit. La puissance de cet amour se manifestait même sur ses sens par de si violentes palpitations qu'il lui semblait que son coeur s'élançait pour se fondre dans celui du Christ. Elle ressentait des douleurs aux pieds, aux mains et à son côté droit, comme cela lui était déjà arrivé d'autres fois. Le Seigneur l'unissait à lui encore plus étroitement. Souffrir pour le Seigneur est toujours une grâce qui féconde l'Eglise.

Cet état de souffrance rapproche soeur Louise-Marguerite de son Seigneur crucifié ; plusieurs fois déjà elle s'était offerte comme victime en réparation des péchés et de la méchanceté humaine. A présent, cette souffrance est suivie d'un désir ardent qui la projette vers l'Amour : elle en éprouve une paix qui est comme un prélude à la paix céleste. Elle s'efforce à partir de cette expérience de donner une définition de ce que sera l'éternité :

«Le ciel, ce sera la vie dans l'Amour, le rassasiement absolu et cependant toujours altéré et plein de désir, de l'âme, du coeur, de tout l'être».

Et elle conclut :

«Je ne sais ce que le bon Maître veut faire, mais je me sens un désir ardent de bien passer ce mois de juin».
Ibid.

Le 5 juin 1902, veille de la fête du Sacré-Coeur, est la date à laquelle soeur Louise-Marguerite se voit confier une mission spécifique à accomplir au sein de l'Eglise pour les prêtres. Elle doit leur rappeler les richesses insondables de l'amour du Coeur du Christ, poursuivant ainsi la mission déjà inaugurée par les révélations faites à Marguerite-Marie Alacoque.
[Egalement dans la vie de sainte Marguerite-Marie Alacoque, lors de la première apparition du Sacré-Coeur (27 décembre 1673), on trouve des paroles et des phénomènes rappelant l'expérience de soeur Louise-Marguerite elle-même : le Coeur du Christ qui veut répandre son amour sur l'humanité entière, le désir de manifester cet amour par l'intermédiaire de Marguerite-Marie, le choix d'une créature faible et fragile pour transmettre les richesses de son amour ; et puis on rencontre un phénomène de nature mystique : l'échange des coeurs accompagné par une douleur au côté, que cette soeur éprouva toute sa vie.]

Plusieurs jours de suite, du 5 au 13 juin, puis de nouveau les 17 et 25 juin, notre soeur va entendre la voix qui lui confie cette tâche. Le récit que nous pouvons lire dans le Diario a été comparé à celui d'une "annonciation", et il est vrai qu'il offre de singulières ressemblances : en entendant cette voix, on retrouve successivement la stupeur, la crainte, le besoin de plus de précisions, les éclaircissements, la disponibilité pleine et confiante. (R. REVIGLIO, Seminatori di amore, Turin 2000, p. 67).

Ces notes sont le coeur et la substance du message délivré à notre soeur. Nous les transcrivons telles quelles, pour les faire apparaître dans leur simplicité, mais aussi dans leur exubérance impétueuse :

«6 Juin [fête du Sacré-Coeur] - Hier je me trouvais devant le Saint Sacrement, je souffrais et j'étais dans cet état d'esprit lassé et douloureux dans lequel je me trouvais depuis quelques semaines, lorsque Jésus s'est fait sentir à mon âme.
Je l'adorais doucement, consolée de sa présence, et, le priant pour notre petit noviciat, je lui demandais de me donner quelques âmes que je puisse former pour lui. Alors Il me répondît : "Je te donnerai des âmes d'hommes". Profondément étonnée de cette parole dont je ne comprenais pas le sens, je demeurai silencieuse cherchant à me l'expliquer. Et Jésus a repris : "Je te donnerai des âmes de prêtres". Toujours plus étonnée je lui dis : Mon Jésus, comment ferez-vous cela ? Je vis cachée ici et, d'ailleurs, je ne veux pas être une autre Mère Marie de Sales. - Non, m'a-t-Il répondu, toi, c'est pour mon clergé que tu t'immoleras ; je veux t'instruire pendant cette octave, écris tout ce que je te dirai".
Je ne voulais plus écrire, mais j'obéirai à Jésus.

Hier soir Il a dit : "Mon prêtre est un autre moi-même, je l'aime, mais il faut qu'il soit saint. Il y a dix-neuf siècles, douze hommes ont changé le monde ; ce n'étaient pas des hommes seulement, c'étaient des prêtres ; maintenant encore douze prêtres pourraient changer le monde".

Ce matin - "Le prêtre est un être tellement investi par le Christ qu'il devient presque un Dieu, mais c'est un homme aussi et il faut qu'il le soit. Il faut qu'il sente les faiblesses, les luttes, les douleurs, les tentations, les craintes, les révoltes de l'homme ; il faut qu'il soit misérable pour être miséricordieux ; et il faut aussi qu'il soit fort, qu'il soit pur, qu'il soit saint pour être sanctifiant. Il faut que mon prêtre ait le coeur large, tendre, ardent, puissant pour aimer. Il a tant à aimer, le prêtre !
Il faut qu'il m'aime, moi, son Maître, son frère, son ami, son consolateur, comme je l'ai aimé, et je l'ai aimé jusqu'à confondre ma vie avec la sienne, jusqu'à me rendre obéissant à sa parole. Il doit aimer encore mon Epouse, la sienne, la sainte Eglise, et de quel amour, d'un amour passionné et jaloux, jaloux de sa gloire, de sa pureté, de son unité, de sa fécondité. Enfin il doit aimer les âmes comme ses enfants. Quel père a autant d'enfants à aimer que le prêtre ?".

7 juin - "Le coeur de mon prêtre doit être une flamme ardente qui réchauffe et qui purifie. S'il savait, mon prêtre, les trésors d'amour que mon Coeur renferme pour lui ! Qu'il vienne à mon Coeur, qu'il y puise, qu'il se remplisse d'amour jusqu'à en déborder et en répandre sur le monde ! Marguerite-Marie a montré mon Coeur au monde, toi, montre-le à mes prêtres, attire-les tous à mon Coeur".

Le 7 au soir je me suis confessée ; M. l'aumônier m'a parlé de la neuvaine ; je lui ai dit que je l'avais bien mal passée ; il a paru étonné. Je lui ai dit que c'était toujours comme cela, que je souffrais toujours ; il m'a répondu : "S'il en est ainsi, c'est sans doute que vous recevrez quelque grâce dans une neuvaine, oui. Dieu vous fera quelque grâce, Il précisera quelque chose". Je n'ai rien répondu. Oui, Jésus précise ; je ne savais pas ; je ne comprenais pas encore ; j'avais peur.

Le 8 juin - Je me suis retirée de l'oraison le plus que j'ai pu ; je n'ai pas fait l'oraison permise à une heure et demie et pendant Vêpres, me sentant attirée, j'ai résisté et pris un livre. Oh ! que j'ai résisté à Jésus aujourd'hui ! je ne veux plus le faire, je ferais peut-être de la peine à son Coeur.

Ce soir - Il m'a montré la grandeur du prêtre. Le prêtre, pris entre les hommes, monte jusqu'à Dieu ; il est placé entre l'homme et Dieu, médiateur comme Jésus et avec Jésus. Il a été pour ainsi dire transsubstantié en Jésus et il entre par là dans ses divins états et ses divines prérogatives. Il est, avec Jésus, prêtre, pontife, médiateur, avocat, intercesseur. Il est le grand adorant du Père. Il est aussi, avec Jésus, offrande, expiation, victime. De cet état d'union particulière à Jésus tous les actes du prêtre tirent une incompréhensible excellence.

Le 10 juin - Après la communion, j'ai dit à Jésus : "Mon Sauveur, lorsque notre bienheureuse Soeur [Sainte Marguerite-Marie] a montré votre divin Coeur au monde, vos prêtres l'ont vu, cela ne suffit-il pas ? - Jésus a répondu : Je veux leur en faire maintenant une manifestation spéciale". Puis Il m'a montré qu'il a une Œuvre à faire qui est de réchauffer le monde par l'amour, et qu'il voulait se servir de ses prêtres pour cela. Il m'a dit avec une expression si touchante et si tendre que les larmes sont venues à mes yeux : "J'ai besoin d'eux pour faire mon Œuvre !". Pour qu'ils puissent répandre l'Amour, il faut qu'ils en soient pleins, et c'est dans le Coeur de Jésus qu'ils doivent l'aller puiser. "Mon Coeur est le calice de mon sang, m'a-t-Il dit encore ; si quelqu'un a le droit et le devoir d'y boire, n'est-ce pas mon prêtre qui chaque jour porte à ses lèvres le calice de l'autel ; qu'il vienne à mon Coeur et qu'il boive".

Le 12 juin -Toute la journée d'hier, j'ai eu en vue comme un groupement particulier des prêtres autour du Coeur de Jésus, une Œuvre exclusivement pour eux ; je ne sais si je me trompe. Oh ! que j'aurais besoin de lumière et de secours ! Je souffre, et cependant mon âme est dans une grande paix ; tout est calme en moi, je n'ai ni tentation, ni pensée pénible ou fatigante. Le fond de mon âme est doucement absorbé par Jésus. Quand je veux penser quelque chose de moi-même sur ce qu'il me communique, je ne puis pas, il ne me vient rien de net et de précis ; dès qu'il parle au contraire ou qu'il touche mon âme par ses divines impressions, tout est clair, lumineux, positif.

Le 13 juin - Ce matin, réfléchissant en moi-même, je pensais qu'on pourrait peut-être faire une branche spéciale de la Garde d'honneur pour les prêtres. Jésus m'a dit : "Non". Il m'a fait comprendre qu'il ne voulait pas que ses prêtres fussent seulement des adorateurs de son Coeur, mais qu'il voulait former une milice qui combatte pour le triomphe de son amour. Ceux qui feraient partie de cette milice du Divin Coeur s'engageraient entre autres choses à prêcher l'Amour Infini et la Miséricorde, et à être unis entre eux, ne faisant qu'un coeur et qu'une âme pour le bien, ne s'entravant jamais mutuellement dans leurs œuvres.

25 juin - Hier, fête de saint Jean-Baptiste, étant entrée au choeur, je me mis simplement en esprit aux pieds de Jésus, sans rien dire. Je sentis bientôt mon âme comme séparée de toutes choses, et intellectuellement je vis comme un ciel d'automne triste et froid : un grand vent poussait dans le ciel d'épais nuages gris ; en bas, la terre brune où n'apparaît nulle végétation s'étendait à perte de vue, et voilà que des hommes passaient ; ils prenaient dans leur poitrine des semences et les jetaient à pleines mains sur la terre et la voix de Jésus me dit : "Je veux que mes prêtres soient des semeurs d'amour !". Alors je ne vis plus rien, la voix de Jésus m'avait transportée, une lumière intense remplissait mon âme ; quelque chose d'ardent pénétrait tout mon être».
Diario, 6-13,25 juin 1902.

Dans la vie de soeur Louise-Marguerite, tout a commencé avec ces messages. Elle a atteint la plénitude de sa maturité spirituelle ; comme l'écrit le père Héris, "son âme, parvenue à une union très intime avec le Seigneur, en pleine possession, d'autre part, de la doctrine de l'Amour Infini, se trouve désormais élevée à un sommet de contemplation, qui ne peut que l'amener à une activité spirituelle féconde".
CM. HERIS, Dans la lumière de l'Amour Infini, Paris 1964, p. 177.

De plus, ces messages tombent à un moment où l'Eglise est secouée par les théories modernistes, qui, bien qu'ayant au départ d'excellents mobiles, à savoir un rajeunissement théologique, pastoral et social, finirent, dans certains cas, par remettre en cause les vérités fondamentales de la foi (nous reviendrons sur cette question dans le prochain chapitre).

Tout en se servant d'un langage simple, soeur Louise-Marguerite adressait en effet à l'Eglise un rappel ferme d'avoir à regarder l'Histoire comme une œuvre de l'Amour, et aux prêtres, une invitation spécifique à se manifester, par leur ministère, en instruments actifs de l'Amour afin de rendre bien visibles l'amour et la miséricorde de Dieu pour le monde. »
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Prière à Jésus, Prêtre éternel

O Jésus, Prêtre éternel, qui, dans ton grand amour pour les hommes tes frères, as institué le Sacerdoce chrétien, daigne combler tes prêtres de ton Amour.

Fais-les vivre toujours plus abondamment de Toi, rends-les par ta grâce, instruments de tes miséricordes, afin que, par la force de ton Esprit, ils continuent ta mission pour le salut du monde.

Divin Rédempteur des hommes, vois combien grande est la multitude de ceux qui sont loin de Toi! Regarde la foule des pauvres, des affamés, des ignorants et des faibles qui sont abandonnés.

Viens à nous par tes prêtres! Par eux, sois présent dans le monde, enseignant, pardonnant, consolant, renouant les liens de l'amour entre le Coeur de Dieu et le coeur de l'homme. Amen.

Acte d'adoration et de donation à l'Amour Infini

O Amour Infini, Dieu éternel, principe de vie, source de l'être, je t'adore dans ton Unité souveraine et dans la Trinité de tes Personnes.

Je t'adore dans le Père,
Créateur tout-puissant qui a fait toutes choses.

Je t'adore dans le Fils, Sagesse éternelle par qui tout a été fait, Verbe du Père, incarné dans le temps au sein de la Vierge Marie, Jésus-Christ, Rédempteur et Roi.

Je t'adore dans le Saint-Esprit,
Amour substantiel du Père et du Fils,
en qui sont la lumière, la force et la fécondité.

Je t'adore, Amour Infini,
caché dans tous les mystères de notre foi,
rayonnant dans l'Eucharistie,
débordant sur le Calvaire,
vivifiant la sainte Eglise
par les sacrements, canaux de la grâce.

Je t'adore palpitant dans le Cœur du Christ, ton ineffable tabernacle et me consacre à Toi.

Je me donne à Toi, sans crainte, dans la plénitude de ma volonté;
prends possession de mon être,
pénètre-le tout entier.

Je ne suis qu'un néant
impuissant à te servir, il est vrai,
mais ce néant c'est Toi
Amour Infini qui l'as vivifié et qui l'attires à Toi.

Me voici donc, ô Jésus,
pour faire ton œuvre d'amour,
pour répandre, autant que j'en serai capable,
dans l'âme de tes prêtres
et, par eux, dans le monde entier,
la connaissance de tes miséricordes infinies
et des sublimes tendresses de ton Cœur.

Je veux accomplir ta volonté, quoi qu'il m'en coûte
jusqu'à l'effusion de mon sang
si mon sang pouvait n'être pas indigne
de couler pour ta gloire.

O Marie, Vierge immaculée
que l'Amour Infini a rendue féconde,
par tes mains virginales
je me donne et me consacre.

Obtiens-moi d'être humble et fidèle,
et de me dévouer sans réserve
aux intérêts de Jésus-Christ, ton adorable Fils
et à la gloire de son Cœur Sacré!
Amen.

Petite formule de consécration

O Cœur Sacré de Jésus, Cœur du Verbe incarné,
tabernacle vivant de l'Amour Infini,
Vous qui, avec une largesse sans pareille,
répandez les richesses de votre divine charité sur vos prêtres,
daignez accepter l'offrande et le sacrifice
que je vous fais aujourd'hui.

Je me confie totalement
et me consacre à Vous sans aucune réserve.

A vous, je donne pour toujours,
mon corps, mon cœur, mon âme,
tout ce que j'ai et tout ce que je suis.

O Amour Infini, je me donne à Vous,
par la très sainte Vierge, votre Mère immaculée,
avec tous mes frères dans le sacerdoce,
employez-moi à quelque chose que ce soit,
selon votre bon plaisir.

Je suis tout vôtre, pour le temps et pour l'éternité.
Amen.
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Père Pierre Vignon - Tèl : 06 82 33 77 99 - contact@unseulcoeur.com
 
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