EN TES MAINS JE REMETS MON ESPRIT
Pour entrer dans la vie d’oraison
Dans toutes les formes de la vie chrétienne la pratique de l’oraison est la condition de la vérité, c’est là en effet que nous laissons Dieu agir librement en notre vie. Il nous y donne la patience et la fidélité. Cela suppose que l’Esprit de vérité fasse vivre au fond de nous-même la prière de Jésus au Père, telle qu’il nous la donne en plénitude dans l’Eucharistie de ce jour et dans l’adoration. Pour entrer dans l’oraison il nous faut trouver notre centre, qui est de nous situer en vérité devant Dieu tel qu’il est : le Père qui ne cesse de venir à nous en Jésus. Or le lieu spirituel de la vérité, c’est Jésus confessant la sainteté du Père sur la Croix en lui remettant sa vie (son sang, son Esprit) dans l’acte de l’adoration. C’est là que tout nous est donné.
Comme centre et source de la prière on peut prendre à bon droit le mystère de la création du monde ou une scène de vocation dans la première alliance (l’appel de Dieu à Abraham ou Moïse ou Elie) ou encore l’Annonciation ou l’appel des disciples par Jésus ou une apparition du Ressuscité. De toute façon, d’une certaine manière, tout cela sera toujours présent, et notamment sur un fond qui est la révélation de Dieu à Moïse au Buisson ardent (Ex 3, 14). Jésus vient à nous tel qu’il EST, le Vivant Toute scène de l’Ecriture porte cachée la présence du Ressuscité ; Lui, le Verbe de Dieu, est en son mystère pascal l’auteur et l’accomplissement de l’Ecriture et toujours son fond de réalité. Mais dans la mesure où nous, nous sommes en route, le mieux pour nous est de rejoindre Jésus au terme de sa route humaine, et certes dans la force et la lumière de son Esprit. Centrons-nous donc sur Jean l9 avec Jean 20 en arrière fond : la révélation du secret du cœur à Marie et Jean, puis à Thomas. Quand Jésus donne sa vie au Père sur la Croix en lui remettant son Esprit, cet acte du don plénier est le centre et le sommet de la vie de Jésus ; c’est la pleine révélation de Dieu en sa Trinité. A Moïse Dieu s’est fait connaître au sommet de la montagne dans la nuée, la nuit (Ex 19, 9 ; 24, 15-18 ; 40, 34-38). A la Croix cette révélation s’intériorise. La montagne de Dieu est le Golgotha et la nuée contenant et cachant la gloire divine est le visage de l’homme des douleurs. Et c’est à la Croix que Jésus nous révèle au mieux à nous et nous donne la plénitude de son Esprit, objet de la promesse, contenu du salut dans la nouvelle Alliance. Il n’y a pas solution de continuité : dans l’acte même où Jésus remet l’Esprit au Père, le salut est acquis- « tout est accompli »-et l’Esprit nous est communiqué en Marie, figure vivante de l’Eglise.
Notre prière est donc au mieux l’union à l’offrande de Jésus au Père par l’eucharistie qui actualise le sacrifice de la Croix. C’est donc de la réalité du sacrifice de la messe et de notre union à ce sacrifice que dépend notre participation personnelle à l’acte rédempteur de Jésus à la Croix et la vérité de notre prière.
Une méthode est indispensable, mais de toute façon relative et chacun doit se l’approprier. Ce qui va être proposé ici ne suppose ni image ni parole ni ressenti particulier, disons quand même a minima, mais seulement une adhésion simple de la volonté au mouvement d’amour de Jésus vers le Père. Il suffit en un mot d’être avec Jésus : « ne permets pas que nous soyons jamais séparés de toi ! » Il suffit d’aimer, c’est-à-dire de consentir et d’appartenir.
Le plus important pour vivre de l’oraison, c’est de trouver le point de départ qui est en fait la source vive de la prière, et donc bien davantage qu’un commencement. Il peut y avoir plusieurs points de départ de la prière, mais le mieux, c’est en fait l’aboutissement de la prière de Jésus lui-même sur la Croix : tout est accompli. L’accomplissement est source nouvelle. Quand nous participons à l’eucharistie, en tant qu’actualisation du sacrifice de la Croix, nous vivons le sommet de notre prière tout comme de notre désir apostolique, car c’est là que, de manière plénière, Jésus prie en nous et nous donne de prier en lui.
de la nature de l’oraison
Comme le dit Thérèse de Jésus, entrer dans la vie ou la voie de l’oraison, c’est se vouloir serviteurs de l’amour en suivant Jésus serviteur du Père, ce qui suppose le choix en tout de la Croix. Serviteurs de l’Amour qu’est Jésus en personne. C’est une voie de simplicité.
La prière est l’acte de parole du Cœur nouveau de Jésus, ce cœur filial et fraternel ; quand on parle de la prière du cœur ou de la prière de Jésus, il faut faire fond sur le mystère de l’accomplissement : EMISIT SPIRITUM. (« il remit l’Esprit ») : Le fond de l’oraison est l’attention à Dieu dans la ligne du psaume 122 : « comme les yeux de la servante vers la main de sa maîtresse »…
TEXTES PROPOSES POUR LES QUATRE PREMIERS MOIS
SEPTEMBRE OCTOBRE NOVEMBRE DECEMBRE
1. le Buisson ardent (Ex 3, 1 –14)
Le Buisson ardent est à la fois le modèle protypique et le leu spirituel (un mode de rencontre aujourd’hui, un mode de rendez-vous entre Dieu et nous)de la révélation de Dieu et de sa communication à nous. Il y a correspondance entre la figure (le Buisson ardent) et la parole de la révélation : « je suis celui qui suis ». Il faut surtout ne pas particulariser le nom de Dieu ni le rapetisser sous couleur d’exégèse : son nom est ineffable t il désigne la plénitude de l’Être ;La traduction d’Ex 3, 14 dans la Septante est un progrès par rapport à la version hébraïque, en tout cas une explicitation : « je suis l’ETANT(ego eimi o ôn) », (comme dans l’Apocalypse 1, 4.8 : 11,17 : 16, 5) la plénitude de la présence. Notre Dieu est un feu dévorant (He 12, ! citant Dt 4, 24). Quant au Buisson qui brûle sans rien consumer, la figure du contraste absolu ( !), brûler sans brûler, c’est le signe de l’amour divin, pur don, pure puissance créatrice, pure initiative sans besoin aucun. C’est le fait de toute intervention de l’Esprit en notre vie mais plus largement de toute expérience d’amour. (rencontre, union, naissance). Il faut noter dans le texte d’Exode 3, 1-14, la portée de miséricorde (Dieu a compassion de son peuple opprimé), d’Alliance, (Dieu se nomme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob) de délivrance (Dieu arrache son peuple à la servitude de l’Egypte et à la convoitise pour l’introduire dans la liberté véritable qui consiste à lui obéir et à l’adorer). Aussi bien y a-t-il une condition à notre entrée dans la présence de Dieu : entendre son appel personnel adressé à nous, lui dire notre disponibilité – « me voici ! »- et l’adorer ; enlever les sandales pour respecter la sainteté du lieu de sa présence, sa gloire. Mais le tout commencement, c’est la reconnaissance de la pauvreté personnelle, de façon à tout attendre de Dieu ; c’est la condition de Moïse exilé et berger au désert.
2. Matthieu 11, 25-3O
Dans sa prière au Père, en la finale du chapitre 11 de Saint-Matthieu, Jésus nous révèle au mieux et sa mission parmi nous et sa personnalité profonde : sa vie filiale. Il y a un mot étonnant d’Irénée : « ce qu’il y a de visible dans le Père, c’est le Fils ; ce qu’il y a d’invisible dans le Fils, c’est le Père » (AH IV, 6, 6 ; SC 100, 150 –151)le Fils révèle le Père qu’il a vu, qu’il voit ; et le mystère du Fils est sa condition filiale en Dieu. La mission de Jésus traduit justement sa vie filiale en Dieu. A cet égard, non seulement la conduite humaine de Jésus nous fait connaître sa divinité, mais, davantage encore, plus Jésus assume notre faiblesse et plus il nous révèle le fond de sa vie filiale en Dieu qui est l’humilité devant le Père, l’émerveillement devant le Père qui est plus grand que tout (Jn 10, 29 ). Priant le Père, Jésus se situe en vérité devant le Père tel qu’il est en vérité. Il le nomme pour entrer en relation avec lui : « Père, Seigneur du ciel et de la terre » ; comme au début du Notre Père « qui es aux cieux ». Le Père est Seigneur, il est Dieu, « le seul véritable Dieu » (Jn 17,3 ) le Père parfait. Le propre du Père est d’être Dieu par lui-même, il est Origine pure et il est pure source, il possède la vie divine ( Jn 5, 25 et 6, 57). Toute la vie du Fils est d’être tourné vers le Père ; regard sur le Père à chaque instant, passion d’amour pour le Père : le Fils ne vit que pour le Père. Il y a quelque chose de très solennel dans cette prière, Jésus prend la parole et s’y révèle en nous révélant le Père, ce qui est la raison d’être de sa mission, nous faire connaître le Père, nous apprendre à le nommer et à entrer ainsi en relation personnelle avec lui.
La prière que Jésus adresse au Père est la bénédiction, qui est typiquement la prière juive. Ici,- comme en Luc 10,21-22, le verbe employé, signifie plutôt « confesser» au sens large de reconnaître, célébrer, louer. C’est reconnaître qui est le Père en lui-même et pour lui-même, en deçà et au-delà de son œuvre de salut ; nous retrouvons ici l’équivalent de «Que ton Nom soit sanctifié ! ». C’est dire que le Père est Dieu, le Maître de tout, le Tout-Puissant, comme l’Apocalypse le nomme en propre (ce n’est jamais dit de l’Agneau). Or en Jésus le mystère du Père se révèle justement au mieux dans ce qui est l’accomplissement de l’œuvre du salut. La qualité par laquelle Jésus définit le Père à partir de l’œuvre du salut est : la « bienveillance » (eudokia), la bénignité, terme riche de sens. Cette bienveillance recouvre à la fois un amour de prédilection, une confiance, le choix pour une mission de confiance avec le don des moyens appropriés et une présence maintenue d’accompagnement… Cette paraphrase maladroite voudrait dépasser les limites inhérentes à la traduction du terme grec (eudokia).
En l’occurrence, la bienveillance du Père qui éclate dans l’œuvre du salut est le fait qu’il révèle ses secrets aux tout-petits. Or Jésus non seulement s’est fait homme, mais enfant, « chair », il s’est voulu serviteur, prenant la dernière place et la gardant, il a été de tous le plus pauvre, le plus petit. C’est pourquoi le Père lui a confié tous les hommes à sauver, ce qui se ramène à leur révéler le Père.
En nous faisant connaître le nom du Père-et lui seul peut nous le faire connaître-, Jésus nous promet le repos. La grande raison de la fatigue, de la langueur, c’est que les brebis sont sans berger.(Mt 936 ). Jésus se propose comme celui qui nous enseigne le chemin vers le Père, source des eaux vives (Jr 2, 13 et Ap 7, 17) tout tient à cet égard dans l’humilité du cœur de Jésus -c’est tout le parcours des Béatitudes-, son humilité est la marque de son amour filial, c’est par là que Jésus est notre chemin vers le Père, lequel et plus grand que tout (Jn 10, 29).
Le joug que Jésus nous fait porter, c’est son autorité de guide, c’est donc son Cœur doux et humble. Plus il veut nous attirer personnellement dans son mystère, plus il vient en douceur, tout en insistant, ce qui est une marque de confiance et d’amour. En fin de compte, ce qui allège notre fardeau, c’est d’être en tout avec Jésus et lui avec nous, en tout conduits et soutenus par lui.
3. Le Buisson ardent (suite) et l’enfance de Jésus :
La toile de fond et même le lieu spirituel de toutes nos rencontres de Dieu est la scène du Buisson ardent, toutefois telle qu’elle est actualisée et intériorisée dans le mystère de Jésus. Dans la lumière de Noël il suffit d’appliquer à l’enfant de la crèche les paroles de Jésus à la fin du chapitre 11 de Saint-Matthieu(Mt 11, 25-30): C’est par son humilité même que l’enfant de Noël nous révèle le Père, sa bénignité, et nous conduit au repos : l’humilité est notre centre où Jésus nous attire. Notre centre est le cœur doux et humble de Jésus.
Jésus enfant est déjà l’image du Dieu invisible (Col 1, 15). Tout est dans le commencement : Jésus enfant est le résumé et la synthèse vivante du mystère du salut. Dans l’enfant de la crèche sont contenus tous les trésors de la sagesse et de la connaissance(Col 2, 3).Jésus enfant est la Sagesse nous révélant le Père. Le feu du Buisson est désormais la passion d’amour de Jésus enfant pour le Père qui est plus grand que tout et l’explicitation du titre divin révélé à Moïse (« Je SUIS ») devient « Je suis doux et humble de cœur », ce par quoi peut se réaliser la promesse de l’Emmanuel - Dieu avec nous. L’humilité de Jésus rend notre Dieu proche de nous.
Tout le mystère de Dieu tient en son Être, en l’infinie pureté de son Être qui est l’acte pur du don. Sa plénitude de vie est dynamique ; il se communique, il est toujours comme en devenir ; il est celui qui vient. Et tout cela nous est signifié et donné dans l’enfant de Noël, car il est déjà pleinement notre Sauveur. Non seulement Dieu a voulu venir à nous, se faire proche, habiter parmi nous, mais il a voulu être l’un des nôtres en naissant d’une femme (Ga 4, 4-8).
Jésus est le seul qui ait choisi de devenir homme alors que nous, nous avons reçu la vie du don de nos parents. Il aurait pu arriver parmi nous déjà adulte, formé, n’ayant besoin de personne. Or il a voulu naître d’une femme pour partager la vulnérabilité de notre condition. Pour cela il a même choisi sa mère, il l’a préparée à l’accueillir et, qui plus est, il l’a associée d’entrée de jeu à sa mission de Rédempteur. Dès l’Annonciation Marie est l’Eve nouvelle, la Mère de la vie, la Mère des hommes.
Le Dieu impassible et immortel est devenu chair, vulnérable, inscrit dans la durée ; le Verbe est devenu « in-fans », ne parlant pas. Il a connu tous les apprentissages de l’enfant près de sa mère, à commencer par la langue maternelle, l’araméen. En se laissant façonner par la culture de Nazareth et le judaïsme, il est devenu solidaire de tous les hommes. Il a voulu en tout partager notre faiblesse pour nous communiquer sa vie divine : « Vous connaissez la générosité de notre Seigneur Jésus-Christ qui, pour vous, de riche qu’il était s’est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté » (2 Co 8, 9) Le Fils de Dieu s’est fait Fils de l’homme, issu de notre humanité, pour faire de nous des enfants de Dieu.
Il y a correspondance entre les deux extrêmes de la vie de Jésus ; si nous prenons pour source de la prière le don de Jésus au Père à la Croix (« il remit l’Esprit »), l’épître aux Hébreux attribue à Jésus dès son entrée dans le monde le propos d’obéissance du psaume 39 : « Me voici, car c’est bien de moi qu’il est écrit dans le rouleau du livre : je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté »(He 10, 7-8 citant Ps 39, 7) ; comme quoi la petitesse et l’humilité de Jésus enfant permettent son obéissance et son offrande au Père. Enfant, il est déjà pour le Père en état de louange, d’eucharistie et d’oblation. C’est bien dans le mystère de Noël que Jésus est de tous le plus petit, le plus pauvre ; et lui, le Fils unique, restera toujours l’enfant du Père, surtout en sa Passion. Pour Jésus le total dénuement de la crèche n’est ni un accident ni un malheur : c’est en vérité la condition qui lui permet au mieux de nous faire connaître la grandeur et la bénignité du Père et de nous apprendre à les accueillir comme des mendiants de Dieu. Jésus a quitté le sein du Père pour le sein de Marie qui est le lieu spirituel de l’humilité et de la foi, ce qui se prolongera dans la vie cachée de Nazareth. En cela Jésus nous guérit des blessures psychiques et spirituelles de notre enfance (la grâce de Noël 1886 de Thérèse).
L’enfance de Jésus est le seul chemin d’accès au secret du cœur, à l’infini de l’amour du Rédempteur. Il y a toujours passage dans un sens et dans l’autre entre l’enfance et l’agonie, c’est la voie de Thérèse. C’est sa confiance totale d’enfant envers le Père et sa pureté qui permettent à Jésus de se livrer pour nous dans la nuit de Gethsémani où là seulement il donne à son Père le titre de la familiarité enfantine et de la révérence : « Abba ! »(Mc 14, 36), Père .Bien-Aimé !
4. Le récit de la chute (Gn 3 )
Jean-Paul II disait que les (deux ou trois) premiers chapitres de la Genèse étaient à la racine de chacune de nos expériences. C’est recevoir l’Ecriture comme le lieu spirituel où Dieu nous appelle chacun personnellement aujourd’hui. (Catéchèses sur la Genèse de janvier 1980). Autant les deux récits de la création inscrivent en nous l’Alliance primordiale entre Dieu et nous, autant le récit de la chute de l‘origine nous met en présence de notre précarité devant l’appel de Dieu : «ne nous soumets pas à la tentation..! »
Dieu a placé l’homme au centre et au sommet de son oeuvre de création. La mission de l’homme dans cet ensemble est définie par la Loi que Dieu lui donne : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir » (Gn 2, 16-17). Cette loi de Dieu est typiquement la Loi du Don. Dieu met la totalité de la création à la disposition de l’homme et en cela il suscite et informe le désir de l’homme. La loi divine est ainsi en son fond la proposition d’un don. Par la loi Dieu rend présente à l’homme sa volonté de le créer et de le soutenir dans la vie. La loi met en forme la toute première Alliance que Dieu offre à l’homme dans l’acte même de l’appeler à l’existence. L’homme est au demeurant la seule créature à qui Dieu propose l’Alliance et la loi. Inscrit dans la durée et voué à la médiation de par son corps, il est essentiellement éducable. La loi actualise la sagesse par laquelle Dieu crée l’homme, le soutient et le guide. La loi est le plus beau don de Dieu à l’homme.
C’est justement la sagesse de Dieu qui intervient et se fait proche dans la condition que Dieu formule ensuite pour l’usage de tous les biens créés par l’homme : «tu ne mangera pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais». N’y voyons pas une soustraction opérée au détriment d’un don initialement total (prendre des fruits de tous les arbres sauf un !)
Cet interdit mystérieux exprime et stipule de façon concrète la relation que l’homme devra avoir avec la totalité des biens que Dieu met à sa disposition. C’est par cet interdit que cette loi advient comme loi, se faisant obligation signifiée par Dieu à l’homme. Dieu adresse à l’homme un appel sans poser une contrainte : Dieu confie à l’homme toute la création en lui faisant connaître le dessein de sa sagesse. C’est ci que le drame immense du péché trouve son origine ! L’interdit rappelle que le don de Dieu reste définitivement un don. Parce que le don de Dieu est fondateur pour l’homme, en demeurant pour lui la source de la vie, ce don comporte par lui-même une loi ; il fait loi ! Donnant la vie à l’homme en le créant, Dieu prolonge et actualise son don initial par la loi. Connaître le bien ou le mal, ce serait, de la part de l’homme, déterminer souverainement ce qui va dans le sens de la vie communiquée par Dieu. Ce serait se placer dans le lieu de son Origine et faire de soi-même son propre Père et sa propre Source. Or l’homme devra toujours apprendre de Dieu comment recevoir ses dons et en faire usage pour vivre selon l’appel de Dieu. Les biens que l’homme peut recevoir de Dieu ne sont pas des choses qu’il pourrait s’approprier mais toujours une manière d’être en relation avec Dieu : la vie filiale.
C’est bien de vie qu’il s’agit et l’avertissement de Dieu le marque fortement, alors même qu’il est totalement obscur pour l’homme. Quel rapport peut-il bien y avoir entre le fait de manger du fruit de l’arbre de la connaissance et le risque de la mort ? La question est brûlante aujourd’hui. Ce n’est pas une sanction que Diu annoncerait pour une transgression éventuelle, mais c’est un avertissement pédagogique. Il suffit que Dieu laisse l’homme à lui-même. Quand l’homme en effet, par la voie de la connaissance, veut maîtriser sa propre vie tout en se détournant de Dieu qui est la source de la vie, il va immanquablement à sa propre destruction : «Ils m’abandonnent, moi, la source d’ eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne tiennent pas l’eau ».(Jr 2 ; 13 ).
Aussitôt après le don de la loi Dieu fait un autre don à l’homme : le don, de la femme : « le Seigneur Dieu dit : «Il n’est pas bon pour l’homme d‘être seul. Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée» (Gn 2, 18). Ce n’est pas une souffrance de l’homme prenant conscience de sa solitude… C’est Dieu lui-même qui révèle à l’homme de qui il a besoin pour pouvoir s’acquitter de sa mission dans l’œuvre de création. Que la femme soit une « aide » pour l’homme, cela ne la réduit pas au statut de collaboratrice subordonnée, mais cela veut dire qu’elle est capable de soutenir efficacement l’homme dans la situation exposée où il se trouve dans le monde. Et c’est ainsi en premier lieu pour obéir à la loi de l’Alliance que l’homme a besoin de la femme. De par sa proximité avec l’enfant, la femme est médiatrice entre Dieu et l’homme : elle rappelle en effet à l’homme qu’il reste toujours un enfant devant Dieu et qu’il a toujours besoin de la loi divine pour être guidé et formé. Elle a pour mission d’inscrire l’homme dans la filiation au plan humain comme au plan de la grâce.
Cette loi que Dieu a donnée à l’homme est le cadre de l’Alliance que va briser le péché de l’homme. Une notation discrète insinue le risque de la défaillance : « tous deux étaient nus, l’homme et la femme, sans se faire mutuellement honte » (Gn 2, 25). Jean-Paul II y voyait la simplicité de l’homme et de la femme se recevant l’un l’autre comme un don de Dieu dans la vérité de la création. Cette lumière originelle laisse place toutefois à l’émergence de la fragilité de la condition corporelle : la nudité, c’est la chair dépourvue de protection, la chair laissée à elle-même, ce qui connote pour nous le monde non maîtrisable des besoins, des pulsions et de l’imaginaire. Et là dessus surgit le serpent.
« Or le serpent était la plus astucieuse de toutes les bêtes des champs que le Seigneur Dieu avait faites » (Gn 3, 1). D’où peut bien venir le serpent ? Son astuce est d’abord justement que l’on ne sait jamais d’où il sort ni comment il va attaquer ! Il va, comme de bien entendu, attaquer le point le lus décisif et le plus menacé : le rapport de filiation.
« Il dit à la femme : ‘Vraiment ! Dieu vous a dit : ‘ ‘Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin ’. La femme répondit au serpent : ‘Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin Dieu a dit : ‘’vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas afin de ne pas mourir’’ Le serpent dit à la femme : ‘Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais’ » (Gn 3, 1-5).
Plus nous relirons ce texte, plus nous serons émerveillés de sa richesse incomparable et inépuisable. Nulle part ailleurs en effet nous n’avons un enseignement aussi profond sur la nature de la tentation et du péché. Le contexte veut nous interpeller. Le serpent est le moins parlant des animaux, disait le Père Paul Beauchamp, et c’est peut-être la raison pour laquelle, dans les cultes païens environnants, on attendait de lui l’interprétation des passages obscurs des oracles divins. .Il semble incarner le contraire de l’Esprit de Dieu. Il est l’esprit de la terre. Pourquoi s’en prend-il à la femme ? Ce n’est pas qu’elle soit plus fragile spirituellement. C’est plutôt à cause de sa mission qui est d’inscrire l’homme dans le rapport de filiation à Dieu.
Le serpent attaque sur le point obscur qui est l’interdit divin concernant le fruit de l’arbre d la connaissance. Il transforme sans crier gare la proposition par Dieu du don sans limite- «Tu pourras manger de tout arbre du jardin »-en un interdit généralisé : «Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin » Il fait dire à Dieu le contraire de ce qu’il a dit ! Pour introduire et faire passer cette reformulation fallacieuse, il en appelle à la vérité : « Vraiment ! » C’est en fait l’introduction du mensonge dans le monde (il est le père du mensonge, cf Jn 8,44, ce qui est l’absolu contraire de la paternité). Et quand la femme essaie de rétablir la vérité, tout en mentionnant le risque de la mort, ce qui est le point le plus obscur dans la loi divine, le serpent va jusqu’à l’extrême de sa stratégie de séduction. A mots couverts, il taxe Dieu de mensonge – « non, vous ne mourrez pas. » Enfin il révèle la pensée cachée de Dieu : « Dieu sait que…vos yeux s’ouvriront et que vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais». Le serpent s’est attribué en cela le rôle extraordinaire de l’interprète, de l’herméneute ! Celui qui est capable de connaître et de révéler la pensée secrète de Dieu. C’est un savoir plus qu’humain : il y a même là quelque chose de divin, être comme Dieu. Le serpent propose donc à l’homme et à la femme de se mettre à la place de Dieu, ce que Dieu voudrait leur refuser : se donner à eux-mêmes la loi de vie. Le péché est le refus de la condition de créature, il est le refus de la condition filiale
« La femme vit que l’arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance. Elle en prit un fruit dont elle mangea, Elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en mangea. Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des pagnes » ( Gn 2, 6-7) ».
Ce qui donne le vertige, c’est la rapidité de la chute, mais c’est typique de la tentation ! La femme oublie en un instant la parole du Dieu, Source de la vie et Seigneur de l’univers. Elle oublie la loi de Dieu, règle de sagesse... De la relation à la totalité de la création et du sens global de la vie dans le dessein de Diu on passe sans nul débat au rapport immédiat et ressenti à un fruit particulier. C’est exactement l’effet de la séduction : (se) perdre dans un détail ! Esprit de la terre, le Tentateur a réussi sans coup férir à tout inverser du rapport de l’homme à la vie. Situé hors la loi qui le réfère à son Origine, livré à lui-même l’homme pécheur est assujetti à ce qui est le plus proche de sa condition corporelle, comme l’enfant qui pour explorer le monde porte tout à sa bouche. En lieu et place de la foi par l’écoute de la parole de Dieu, la conduite va être guidée par l’expérience sensible la plus superficielle. C’est déjà la triple convoitise que dénoncera saint Jean (1 Jn 2, 16).La femme voit que le fruit de l’arbre est bon à manger (la convoitise de la chair), séduisant à regarder (la convoitise des yeux), précieux pour agir avec clairvoyance (l’orgueil de la vie). C’est la figure de l’envie : la forme la plus élémentaire du désir oral qui tend à s’imposer comme la loi du comportement. Mais quand l’homme et la femme mangent du fruit de l’arbre, leurs yeux s’ouvrent en effet, et voici que la connaissance qu’ils éprouvent est celle de leur nudité : ils ne peuvent plus se regarder l’un l’autre dans leur condition d’origine ni supporter le regard de Dieu. C’en est fini de l’innocence enfantine et de la confiance simple.
« Or ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin au souffle du jour. L’homme et la femme se cachèrent devant le Seigneur Dieu au milieu des arbres du jardin. Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : ‘Où es-tu ?’ Il répondit : ‘J’ai entendu ta voix dans le jardin et j’ai pis peur car j’étais nu et je me suis caché.’- ‘Qui t’a révélé , dit-il ,que tu étais nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont ne t’avais prescrit de ne pas manger ?’ L’homme répondit : ‘La femme que tu as mise auprès de moi, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre et j’en ai mangé’. Le Seigneur Dieu dit à la femme : ‘Qu’as-tu fait ?’La femme répondit : ‘Le serpent m’a trompée et j’ai mangé’ (3, 8-12 ).
Le Seigneur Dieu qui se promène dans le jardin au souffle du jour, rien ne saurait mieux exprimer une présence proche, familière et bienveillante. Mais voici que le péché a tout inversé. La proximité de Dieu est ressentie comme une menace. L’homme pécheur a désormais peur de la voix de Dieu qui lui rappelle la parole créatrice et qui l’appelle à vive. C’est la première séquelle du péché, la peur de Dieu, la peur du don de la vie. Puis entre l’homme et la femme risque de s’instaurer un rapport de domination, et de séduction dès lors qu’ils ne se reçoivent plus mutuellement du don du Père comme deux enfants.